14

 

Le jour du couronnement, le ciel était clair et lumineux, mais un vent du désert soufflait sur les banderoles bleues et blanches qui flottaient une fois encore au sommet des mâts plantés dans la cité et le palais, faisant voler sans distinction la robe des prêtres, des gens du commun, des nobles ou des esclaves.

Hatchepsout s’était délibérément vêtue avec simplicité. Elle portait une robe agrémentée d’un peu d’argent, comme il convient à une reine. Sur sa tête, la petite couronne en forme de cobra miroitait au soleil, car en raison du vent les trônes surélevés d’Hatchepsout et de Touthmôsis n’étaient pas surmontés de dais.

Hatchepsout écoutait les acclamations délirantes de la foule. « J’ai parfaitement raison, pensait-elle. C’est lui qu’ils veulent. Il leur apporte ce sentiment de sécurité dont ils ont besoin. Je suis belle et puissante à leurs yeux, mais un roi leur semble plus digne de porter la double couronne. La Sécurité, voilà ce qu’ils applaudissent avec tant d’enthousiasme. Eh bien ! Qu’ils aient leur roi ! Que le peuple et le roi qu’il s’est choisi se complaisent dans le sentiment de leur félicité. Je suivrai pendant ce temps la route tracée par mon père et je m’attacherai le pays avec les chaînes du pouvoir. Qu’ai-je à faire de la couronne ? Seuls comptent pour moi le peuple et le pouvoir. Et, si j’ai perdu le peuple pour l’instant, je conserve le pouvoir. Pour tout l’or des mines que je possède, je ne voudrais être à la place de Touthmôsis. »

Touthmôsis saluait la foule de la main et le cortège s’ébranla au son des tambours et des fanfares. Hatchepsout contemplait la tête chauve de son nouvel époux émergeant au-dessus de ce trône qui avait été le sien lors de son couronnement. Le temps s’écoulait lentement et elle rêvait.

« Cinq années ont passé, se disait-elle. Cinq années seulement. J’ai vingt ans à présent et, une fois encore, ma vie va prendre une direction nouvelle. Ô Amon, mon père, ne serai-je rien d’autre pour toi et pour l’Égypte que l’épouse volontaire d’un pharaon faible et irrésolu ? »

Quelque chose au plus profond de son être affirmait avec violence qu’il n’en serait pas ainsi et qu’elle n’était pas née pour marcher sur les traces de son frère jusqu’à la fin de sa vie.

Lentement, elle rejoignit Touthmôsis, alourdi par le royal costume doré. Elle lui prit le bras comme son père avait pris le sien et, jetant un regard méprisant à Ménéna, revêtu de la peau de léopard de son office, elle franchit l’entrée du temple, tandis que les cors retentissaient et que les sistres tintaient dans les mains des prêtresses.

La cérémonie se déroula sans incidents. Touthmôsis était à présent Touthmôsis II, mais aussi l’Horus d’Or, le Seigneur de Nekhbet et de Pen-Ouarchet, le Roi et Divin Souverain, le fils d’Amon, l’Émanation d’Amon, l’Élu d’Amon, le Vengeur de Râ, le Prince de Thèbes. Le Pharaon et son Épouse Divine furent reconduits au palais, à travers une foule en délire.

Au cours de la grande fête qui suivit, les seigneurs et les vassaux du royaume vinrent présenter leurs hommages comme il convenait à leur rang. Senmout se trouvait placé entre Senmen et le nouveau pharaon lui-même, qui se montrait peu enclin à la conversation. Il buvait et mangeait immodérément et ne levait les yeux que pour jeter un regard connaisseur sur le corps des danseuses nubiles. Senmout, en observant les mains épaisses trempées dans la nourriture et le ventre protubérant retombant sur la ceinture dorée, sentait la tristesse le gagner.

Hatchepsout, elfe menu et léger à côté de ce roi bouffi, semblait joyeuse. Elle riait et bavardait avec tous ceux qui passaient, mais Senmout crut déceler une note désespérée dans son rire aigu. Il savait que son bavardage incessant trahissait le désir fiévreux d’empêcher le temps de s’écouler.

L’après-midi passa et la nuit se fit de plus en plus noire. Touthmôsis but la dernière goutte de sa coupe et se leva, suivi du porteur d’étendard et des dignitaires qui devaient escorter le couple royal jusqu’au nouveau palais d’Hatchepsout. Elle interrompit aussitôt son bavardage pour prendre humblement sa place derrière son époux. Seul, Senmout vit le mouvement nerveux de ses doigts et la raideur de ses épaules.

Hapousenb vint le rejoindre.

— Calmez-vous mon ami, lui dit-il de sa voix posée et profonde. Et souvenez-vous que c’est blasphémer que de ne pas penser à elle comme à un être divin, à une grande et noble reine. Elle n’a que faire de vos regards anxieux. En outre, Touthmôsis est très porté sur les arts amoureux. Il a consacré la majeure partie de sa vie à faire étalage de sa virilité. Toutes ses petites esclaves et toutes ses concubines sont folles de lui.

Senmout ne parvint pas à rire, malgré le désir qu’il en avait.

— Venez chez moi cette nuit, proposa Hapousenb, venez avec votre frère. Nous nous assiérons dans le jardin et, pour une fois, nous bavarderons de futilités, de pêche, par exemple. Il n’y aura pas d’audiences demain, et vous pourrez dormir dans la chambre d’amis.

Senmout accepta l’invitation de bonne grâce. Il appela Senmen et ils quittèrent le palais par les jardins.

 

Hatchepsout renvoya la dernière esclave et ferma les portes à contrecœur. Elle se tourna pour faire face à son époux, dans la pâle lumière de la veilleuse qui se consumait près de sa couche jonchée de fleurs de lotus et de feuillage de myrrhe. Touthmôsis déposa avec précaution la double couronne sur la table, symbole de tout ce qu’elle avait recherché et perdu. Il versa du vin dans les coupes, tandis qu’elle s’avançait lentement vers lui, en frictionnant ses poignets meurtris par les lourds bracelets d’argent. Il lui en offrit une, mais elle refusa avec humeur, épuisée par les contraintes de la journée.

— Je n’ai pas envie de boire plus, dit-elle, et j’aurais pensé que vous aviez assez bu vous aussi.

— J’aime boire une dernière coupe avant de me coucher, répliqua-t-il.

Il délaça ses sandales et dénoua sa ceinture avec un soupir.

— C’est la dernière fois que je me déshabille moi-même.

Elle détourna vivement la tête, tourna les talons et se dirigea vers sa coiffeuse. Elle ôta sa couronne et sa perruque, et ses cheveux noirs, libérés, lui tombèrent sur les épaules en une vague parfumée. Elle y passa les doigts d’un geste impatient, tandis que Touthmôsis, soudain immobile, contemplait sa chevelure brillante.

— Lorsque vous viendrez me rendre visite, il faudra vous déshabiller vous-même, répondit-elle sur un ton aigre. Mes esclaves ne sont pas accoutumées à prodiguer leurs soins à un homme.

Il ne répondit pas. Devant l’expression qu’il arborait, elle jeta un rapide coup d’œil à son miroir.

— Ne me regardez pas comme si vous n’aviez jamais vu une femme de votre vie, lui dit-elle. Je sais la réputation que vous vous êtes taillée dans les chambres du harem.

— Tu es belle, répondit-il d’une voix lente et grave. Tes atours royaux te font paraître inaccessible, mais ainsi, avec tes cheveux dénoués et tes épaules nues, tu n’as pas ton égale en beauté dans toute l’Égypte.

Il s’approcha d’elle et posa sa bouche sur la sienne, plongeant ses mains dans sa chevelure et pressant son corps contre le sien. Elle fut agréablement surprise par la douceur de sa bouche et commença à s’émouvoir. Malgré elle, elle sentit se réveiller dans son corps un instinct que son esprit résolu avait étouffé jusqu’à ce jour. Il sourit intérieurement lorsqu’il la vit répondre à son étreinte.

— Ne pourrions-nous avoir un peu d’affection l’un pour l’autre ? demanda-t-il doucement. Nous sommes frère et sœur. Faut-il qu’il soit si difficile de concevoir un héritier ?

Sans un mot, elle agita la tête en le suppliant avec de petits gémissements. Au moment où ils roulaient sur le lit, deux pensées lui traversèrent l’esprit. L’une était pour Senmout, dont elle se remémorait dans un élan passionné les solides épaules. L’autre pour Touthmôsis lui-même, pour son caractère indécis, son aimable prodigalité. Elle comprit que son incapacité à déployer en temps normal la force de l’énergie qu’il exhibait en ce moment était ce qui lui faisait défaut dans l’exercice du pouvoir.

Après leur étreinte, elle aurait aimé lui parler, mais il s’endormit aussitôt et se mit à ronfler doucement.

Une vague de refus l’envahit soudain. Elle se leva, enfila sa robe et alla s’asseoir. L’aube commençait à poindre. Elle attendit, l’esprit et le corps vides, jusqu’à ce qu’elle pût clairement distinguer les fresques qui ornaient les murs. Alors, elle s’approcha du lit, se pencha sur Touthmôsis et le secoua doucement :

— Réveille-toi, le grand prêtre sera là dans quelques instants, murmura-t-elle.

Il laissa échapper un grognement, se retourna et posa sa tête sur sa main ornée de bagues, encore couverte de henné. Lorsque fut entonné l’Hymne de Louanges, il ouvrit les yeux. Assis ensemble sur le lit, ils écoutèrent les prêtres chanter l’hymne sacré. La cérémonie terminée, Touthmôsis lui donna un baiser et se leva :

— Je vais à la chasse, aujourd’hui, dit-il. Voulez-vous m’accompagner ?

— Non, pas aujourd’hui, j’ai d’autres devoirs.

— Évidemment, dit-il en haussant les épaules. (Puis il sourit avec hésitation) Voudras-tu de moi cette nuit ?

Elle posa les yeux sur ses joues rondes, ses grands yeux et les mèches de cheveux bruns qui s’accrochaient encore à ses tempes dégarnies, et elle sentit naître en elle une vague de sympathie. D’une certaine manière, il était touchant comme un enfant. Elle inclina la tête :

— Tu pourras venir cette nuit, mais pas demain. J’aurai une journée chargée et je serai fatiguée.

— Très bien. Je suppose que les nobles sont rassemblés pour assister à mon bain. Hatchepsout, je te souhaite un déjeuner aussi savoureux que l’a été ma nuit.

Elle se leva et s’inclina vers lui, le pharaon de toute l’Égypte. Après son départ, elle ordonna aux esclaves de refaire le lit, puis se glissa dans son bain où elle reposa un moment les yeux clos. Elle s’assoupit pendant qu’on la massait et ce petit somme suffit à la remettre en forme.

 

Au milieu de la matinée, elle fit, accompagnée de Nofret, une promenade dans les jardins. Elle ne chercha pas à analyser ses sentiments au sujet de ce qui s’était passé avec Touthmôsis pendant la nuit. Elle n’avait encore jamais eu d’amant. Son cœur appelait Senmout, pour le réconfort qu’elle avait toujours trouvé dans ses yeux sombres, pour son sourire ironique. Mais elle ne chercha pas à le voir. Elle passa le plus clair de la journée dehors, à déambuler sans but.

Le soir venu, elle regagna sans entrain ses appartements pour se baigner à nouveau, car elle savait que Touthmôsis achèverait vite son repas afin de venir la rejoindre avant le coucher du soleil. Nofret, qui ne comprenait pas la raison des longs silences et des soupirs d’appréhension de sa maîtresse, lui apporta sa plus belle robe et parfuma la chambre de myrrhe et d’encens.

 

Au milieu du mois de Phamenoth, deux mois après le couronnement de Touthmôsis, le bruit que des troubles agitaient la Nubie parvint jusqu’à Thèbes. Hatchepsout reçut le message des mains d’un soldat épuisé qui s’était enfui dans le désert où une caravane l’avait recueilli. Sans même prendre le temps de le lire jusqu’au bout, elle décida de convoquer son cabinet dans la salle des audiences, et envoya chercher Pen-Nekheb, Inéni et Touthmôsis en espérant qu’il ne serait pas encore parti à la chasse. Impatiente, elle arpentait la salle en les attendant, et se mit à harceler son scribe :

— Procurez-vous les cartes du Sud et de la Première Cataracte ainsi que la position des garnisons sur la frontière nubienne. Rassemblez les généraux. Trouvez-moi la liste de toutes les conscriptions. Je veux savoir où se trouvent mes troupes. Allons, dépêchez-vous !

Les uns après les autres les hommes arrivèrent, s’inclinèrent et prirent place autour de la grande table. Pen-Nekheb arriva le dernier et gagna sa place en clopinant. C’était la première fois qu’Hatchepsout le convoquait et son cœur tremblait, car il pressentait la guerre. Hatchepsout ordonna qu’on ferme les portes et s’assit au bout de la table.

— Je viens de recevoir un officier de notre police du désert, dit-elle. Il semble qu’une de nos garnisons ait été dévastée et qu’une horde de Nubiens se livre au pillage à l’intérieur de nos frontières.

Le plus grand calme régnait dans la salle. Yamou-néfrou cracha sur le sol.

— C’était prévisible, Majesté. Chaque fois qu’un pharaon retourne auprès du dieu et qu’un autre le remplace, ces répugnants, ces exécrables habitants de Kouch fomentent une rébellion.

— Qu’est-il advenu du commandant ? demanda Ouser-Amon.

— Nul ne sait s’il est mort ou vif et je ne sais même pas son nom, répondit Hatchepsout. Le scribe est en train de se renseigner. Anéni, apporte les cartes.

Senmout prit les rouleaux des mains du scribe et les déroula sur la table. Ils se levèrent tous pour mieux suivre le tracé qu’Hatchepsout indiquait du doigt.

— Voici Assouan, et voici la Cataracte. La route du désert quitte la rivière en ce point. Deux garnisons s’y tiennent, l’une à l’intérieur de nos frontières, et l’autre ici, dans le pays de Kouch. On me dit que la région est encerclée, nos hommes massacrés, et que les Kouchites marchent sur les autres garnisons.

Elle laissa le papyrus s’enrouler d’un coup et se rassit en dévisageant chacun d’un air interrogateur.

— Hapousenb, dit-elle enfin, du fait que vous êtes vizir du Nord, je vous déclare ministre de la Guerre. Que pensez-vous de la situation ?

Les bras sur la table, Hapousenb répondit :

— Je pense, Majesté, et mon avis doit être partagé par tous ceux qui sont ici présents, qu’il s’impose de lever immédiatement un contingent et de l’expédier à vive allure dans le Sud. Il ne fait aucun doute que nous puissions rapidement mettre en déroute ces chiens malfaisants, dans la mesure où nous interviendrons avant qu’ils n’aient atteint la seconde garnison.

On entendit un murmure d’assentiment et la voix d’Aahmès Pen-Nekheb s’éleva au-dessus des autres. Le vieil homme paraissait accablé :

— Majesté, suis-je autorisé à parler ?

Elle inclina la tête avec un sourire affectueux.

— J’espérais votre intervention, mon vieil ami. Mon père n’a jamais quitté Thèbes pour mener une expédition sans votre précieuse assistance. Parlez.

— Pour parler franc, je dois dire que je ne comprends pas comment la garnison est tombée. Cet endroit est le point fort de nos frontières, entouré de murailles solides, inexpugnables, défendu par des combattants aguerris. L’ennemi a souvent attaqué sauvagement le long de la frontière, massacré, pillé, volé les bons troupeaux égyptiens, mais il a rarement pénétré dans une garnison. Cela me semble de mauvais augure.

— Que craignez-vous, ô vénérable ? demanda Hatchepsout. Une trahison ?

— C’est possible. Ce ne serait pas la première fois que des hommes, aigris par un long service dans le désert, éloignés de leur famille, se laissent tenter par l’appât de l’or.

— Nous ne possédons encore aucun détail. L’officier que j’ai vu n’était pas présent lorsque la garnison fut prise. Ah ! Voici le scribe de l’Assemblée.

L’homme approcha, les bras chargés de rouleaux qu’il déposa sur la table. Il était petit, voûté par tant d’années passées à écrire, et infirme d’une jambe.

— Vous pouvez poser vos questions à présent, Hapousenb.

Hapousenb demanda qui commandait la garnison intérieure. Le scribe s’éclaircit la voix, brassa ses feuillets et répondit d’une voix nasillarde :

— C’est le noble Wadjmose qui commande les cinquante unités placées en ces lieux par le père de Votre Majesté.

Touthmôsis s’exclama :

— Wadjmose ! Mon frère ! Qu’en dites-vous, Pen-Nekheb ? Un noble de la lignée du pharaon irait-il trahir son pays ?

Pen-Nekheb remua la tête :

— Il est toujours possible, Majesté, qu’une trahison intervienne à l’insu du commandant. Je n’écarterais pas cette hypothèse.

— Et moi non plus, ajouta Hatchepsout, en laissant transpercer son inquiétude.

Touthmôsis éclata soudain.

— Par Amon, notre frère doit être vengé. J’écraserai les Kouchites de toute la force de mes armées. Je détruirai tout. Je n’épargnerai aucun homme.

— J’admets que ces gens doivent recevoir une leçon salutaire, lui répondit Hatchepsout avec calme. N’est-ce pas en prévision d’un tel moment, Touthmôsis, que vous avez réclamé le trône ? Je suis heureuse que vous ayez l’intention de suivre la voie de vos ancêtres et de mener vos troupes à la bataille.

Il ne répondit rien. Sa colère semblait l’avoir déserté. Elle lui adressa un sourire désenchanté, sachant bien qu’il n’irait jamais combattre et elle fit un signe à Hapousenb :

— De combien de soldats disposons-nous ? demanda-t-il au scribe. Vous ne compterez que ceux qui sont en mesure de couvrir la distance en une semaine.

— Cinq mille dans la cité, répondit promptement le scribe, mille parmi les troupes permanentes et quatre fois ce nombre en levant une conscription.

— Une division ? (Il réfléchit un instant :) Majesté, quelle est la puissance de nos ennemis ?

— Les chiffres ne sont pas précis, mais il ne peut y en avoir plus de trois mille.

— Ils ont des chars ?

Les lèvres d’Hatchepsout tremblèrent de mépris :

— Non, à moins qu’ils n’aient volé ceux de la garnison. Combien de chars y avait-il ? lança-t-elle au scribe.

Anéni répondit, toujours imperturbable :

— Un escadron, Majesté.

— Bien ! Si Wadjmose est le soldat que mon père disait, il aura tué tous les chevaux au début des engagements, afin de s’assurer que les Nubiens ne pourront utiliser les chars. À présent, donnez-nous votre sentiment, Hapousenb.

Le vizir se rassit et résuma les faits.

— Il semble qu’une horde de Kouchites, probablement indisciplinés et mal dirigés, fasse route quelque part dans le désert en direction de la seconde garnison. Ils sont environ trois mille. Je pense qu’il sera facile de les arrêter. Une demi-division et un escadron de chars devraient suffire.

Hatchepsout acquiesça.

— Mais la rapidité sera un élément capital, ajouta-t-elle. Quel est le nom de la division stationnée en ce moment à Thèbes ?

— La division d’Horus, Majesté. Nous avons aussi quelques unités de la division de Seth, venues ici pour effectuer des manœuvres.

— Merci, inutile que je vous retienne plus longtemps. Hapousenb, vous irez, bien évidemment, livrer bataille, vous aussi, Yamou-néfrou.

Elle donna à chacun ses instructions. Tous murmuraient, mais le silence revint lorsque s’éleva de nouveau la voix claire d’Hapousenb :

— Majesté, qui commandera la bataille ? Il ne s’agit pas d’une guerre, mais d’une expédition punitive, et nous avons besoin d’un homme aguerri et qui connaisse bien le pays.

Tous les regards convergèrent sur Aahmès-pen-Nekheb qui se leva, les mains au ciel, en secouant la tête :

— Majesté, je suis vieux, je puis donner des conseils tactiques, mais je ne puis combattre.

— Je comptais sur votre bras, noble Aahmès, mais s’il est trop faible, peut-être pourrez-vous me suggérer un homme en qui je puisse avoir confiance.

Il hésita :

— Un tel homme existe, ô, Majesté, mais je ne sais si vous le jugerez acceptable. Il s’agit de Néhési.

À ce nom, un grondement s’éleva et Djéhouti s’écria.

— Vous ne pouvez pas nous mettre sous ses ordres, Majesté, il est nubien.

Touthmôsis éleva un bras imposant et le silence se rétablit soudain. Ils avaient tous oublié sa présence.

— Il est vrai que Néhési est noir, dit-il, mais il n’est pas nubien. Il est né sur le sol égyptien. Sa mère est une servante de la mère du pharaon, la douce Moutnefert, et son père était un esclave ramené par Inéni comme prise de guerre. Néhési est soldat depuis sa plus tendre enfance, et, selon moi, c’est un soldat de génie. Il est silencieux, sans passion et sans excès, mais ses prouesses à l’arc, à la hache et à la lance sont remarquables. De plus il a l’esprit lucide et il est prévoyant.

Hatchepsout ordonna à son héraut :

— Trouve cet homme et amène-le-moi immédiatement.

Peu après, Néhési se présenta. Tous le regardaient avec une curiosité manifeste. Il était grand, beaucoup plus grand que la moyenne et plus noir que la nuit. Son pagne blanc paraissait léger et ridicule sur son corps de colosse. Son nez droit affirmait une lointaine ascendance égyptienne. Indifférent, il fixait le mur au-dessus de l’assemblée et, s’il remarqua le sourire de mépris de Djéhouti, il ne réagit pas.

— Approche-toi, lui dit Touthmôsis sur un ton aimable. Combien de temps as-tu servi dans l’armée ?

Sans hésitation, Néhési répondit d’une voix profonde :

— Quinze ans, Majesté.

— Quel est ton grade ?

— Commandant des troupes d’assaut. J’ai aussi participé à l’entraînement des conducteurs de chars et des Braves de Sa Majesté.

Le ton indifférent et froid qu’il employa éveilla un sentiment de respect dans l’assemblée. Les « Braves du Roi » étaient un corps d’élite qui menait tous les assauts sous la responsabilité directe du pharaon. Même Djéhouti perdit son air dédaigneux.

— À combien de combats as-tu pris part ? demanda Ouser-Amon.

L’homme haussa avec impatience ses massives épaules :

— Il n’y a jamais eu de guerre depuis l’époque où j’étais un simple soldat dans les rangs de l’infanterie, mais j’ai participé à des expéditions punitives et à des incidents de frontière sans nombre. Mes troupes n’ont jamais connu la déroute, ajouta-t-il sans forfanterie.

— Que sais-tu en matière de stratégie ? lui demanda Hatchepsout.

— Je suis né pour combattre, dit-il, et je sens d’instinct la justesse et l’erreur d’un mouvement, mais cela seulement sur le champ de bataille. Je suis incapable de me décider en fonction d’une carte.

Aahmès intervint. Il avait observé d’un air amusé les réactions soulevées par son protégé. Il pensait qu’il serait bénéfique pour les jeunes aristocrates assemblés de faire leurs premières armes sous les ordres d’un tel homme.

— Majesté, je vous ai promis mes conseils. Néhési est l’homme qu’il nous faut. Je puis vous affirmer que la victoire est à nous si nous la préparons ensemble.

Touthmôsis bâilla :

— Bien, l’affaire est réglée, n’est-ce pas ?

Il regardait Hatchepsout d’un air anxieux. Elle hocha la tête :

— Je pense que oui. Hapousenb, établissez un campement au sud de la ville et préparez-vous à vous mettre en marche. Donnez les consignes à vos officiers avec l’assistance d’Aahmès. Néhési, je vous nomme général. Vous comprendrez que cette nomination est fondée sur ma conviction que vous servirez jusqu’à la mort et ne prendrez vos ordres que du roi ou de moi-même. Éprouvez-vous le moindre doute ? Cette expédition est menée contre vos compatriotes les Kouchites.

— Je les ai déjà combattus, dit-il, indifférent. Je ne fais pas de distinction entre les ennemis de l’Égypte, et c’est l’Égypte que je veux servir chaque jour de ma vie.

Sa nouvelle promotion ne semblait pas représenter grand-chose à ses yeux et Hatchepsout frémit devant une telle froideur. Elle congédia l’assemblée, Senmout, Hapousenb et Ouser-Amon exceptés, et chacun se rendit où son devoir l’appelait, assuré que c’était bien la reine qui organisait l’expédition et que rien ne serait laissé au hasard.

Tandis que les trois hommes attendaient, Hatchepsout entraîna Touthmôsis à l’écart :

— Touthmôsis, vous mettez-vous en personne à la tête de vos troupes ?

Il prit un air pitoyable :

— Et pourquoi le ferais-je ? répondit-il d’un air de défi. L’Égypte abonde en généraux capables, et les capitaines sont légion. Vous savez aussi bien que moi que je n’ai pas le tempérament guerrier. Laissons le commandement de mes troupes à Hapousenb.

— Hapousenb a son propre escadron à commander et l’ensemble de la campagne à conduire. Touthmôsis, assumerez-vous le commandement ?

Rebelle, il répondit :

— Non ! Je trouve ridicule d’exposer sans nécessité la précieuse personne du pharaon.

— Mais cela est nécessaire, plaida-t-elle. Les hommes ont besoin de vous voir à leur tête, dans l’éclat de votre attirail guerrier, pour stimuler leur ardeur au combat.

— Vous parlez comme ma mère, riposta-t-il. Je n’irai pas. Je me rendrai dans ma litière jusqu’à Assouan où j’attendrai leur retour. Je veux bien recueillir le butin et décider du sort des prisonniers, mais je n’irai pas guerroyer.

Elle se détourna de lui, écœurée.

— C’est bon, j’irai donc moi-même, et le peuple d’Égypte saura que sa reine sait se montrer digne de lui.

— Vous êtes folle, répondit-il, épouvanté. Vous n’avez jamais vu couler le sang humain ni connu le moindre danger. Êtes-vous capable de couvrir une étape, d’endurer la soif et de dormir à même le sol ?

— Et vous ? lui rétorqua-t-elle sur un ton cinglant. Au nom du dieu, Touthmôsis, avez-vous si peu d’amour-propre ? Je suis capable de lancer le javelot, de bander mon arc et de triompher à la course de n’importe quel conducteur de char. J’ai confiance en mes hommes. Ils ne me lâcheront pas, car ils m’aiment.

— Tout le monde t’aime, aussi folle que tu sois. Même moi, grommela-t-il.

D’un air contrit, elle posa une main sur son bras :

— C’est moi qui irai si tu n’y vas pas, lui dit-elle avec douceur. Il n’y a aucun danger. Je serai entourée par les bras les plus puissants et les yeux les plus vigilants d’Égypte. Viens avec moi, Touthmôsis, montre à l’Égypte et au peuple Kouch ce que les pharaons ont toujours été.

Il la repoussa et lui dit en s’éloignant :

— Vous êtes folle, complètement folle.

Elle tourna les talons et s’approcha des trois hommes qui attendaient :

— Je pars pour la Nubie avec les troupes, leur dit-elle.

Ils la regardèrent, incrédules, et Senmout s’écria, alarmé :

— Non, Majesté, vous ne devez pas y aller. Une reine n’est pas à sa place sur un champ de bataille.

Elle lui adressa un sourire bizarre :

— Je ne suis pas une simple reine, dit-elle sur un ton glacial. Je suis le dieu, source de l’existence, et cessez de me dire ce que je dois faire, Senmout. Je veux y aller. Je conduirai les troupes du pharaon. Mes porteurs d’étendard me précéderont et les Braves du Roi me suivront avec Néhési.

— Alors, laissez-moi m’exprimer différemment, dit Senmout, désespéré par l’obstination qu’il lisait dans ses yeux. Si vous périssez, qu’adviendra-t-il de l’Égypte ? Et qui dirigera le pays en votre absence ?

— Je sais que je ne périrai pas. Amon me protégera. C’est vous, Senmout, qui gouvernerez en mon absence avec l’assistance d’Ouser-Amon. Senmout, je vous nomme prince Erpa-ha.

Ils ne la quittaient plus du regard, incapables de prononcer une parole.

— J’aurais dû le faire depuis longtemps, ajouta-t-elle, car vous avez fait vos preuves à mon service. Je vous nomme Erpa-ha, prince héritier de Thèbes et de toute l’Égypte, vous et toute votre descendance, jusqu’à la fin des temps.

Il s’agenouilla d’un mouvement vif, lui saisit les chevilles et lui baisa les pieds. Lorsqu’il se redressa, la gorge serrée, il ne put dire un mot. Elle le prit dans ses bras :

— Jamais tel honneur n’a été à plus juste titre décerné, dit-elle. (Puis elle se tourna vers Hapousenb :) À vous, Hapousenb, j’offre le titre de chef des Prophètes du Nord et du Sud. En tant que vizir et fils de vizir, vous devez mesurer ce que cela représente ?

Il s’inclina.

— Je mesure bien, Majesté, l’ampleur du pouvoir que vous remettez entre mes mains. Sachez que je n’en abuserai pas.

— À présent, au travail. Senmout et Ouser-Amon, nous passerons le reste de la journée en conférence avec Inéni et les autres. Vous pouvez vous fier à Inéni, pour tout ce qui concerne le gouvernement. Vous, Hapousenb, allez exécuter mes ordres. Je compte quitter Thèbes pour Assouan d’ici deux jours.

Dans la soirée, après le coucher du soleil, Hatchepsout et Senmout partirent se promener sur les bords du lac d’Amon. Ils marchaient tranquillement côte à côte, la tête basse, sans échanger une parole. Ils en avaient presque achevé le tour lorsqu’Hatchepsout s’arrêta et alla s’asseoir dans l’herbe sur la berge.

— Aurez-vous le temps de faire avancer les travaux dans la vallée ? demanda-t-elle. Je serais heureuse de trouver à mon retour la première terrasse achevée. Mon temple est d’ores et déjà d’une grande beauté.

— Il est le miroir, le reflet de votre grâce. Amon ne pourrait souhaiter monument plus beau pour sa fille bien-aimée.

Elle hocha la tête et se baissa pour ramasser les feuilles sèches tombées des branches des saules pleureurs.

— Dites-moi, à présent que vous êtes Erpa-ha et prince de ce pays, vous déciderez-vous à avoir des enfants pour perpétuer votre titre ?

Il lui sourit et répondit avec gravité :

— Je ne sais pas, Majesté, je ne le pense pas. Pour avoir des fils, il faudrait que je prenne une épouse.

— Vous avez Ta-kha’et.

— Il est vrai, mais je ne pense pas l’épouser, bien que je l’aime beaucoup.

— Vous pourriez changer d’avis dans quelques années. Quel âge avez-vous Senmout ?

— Je suis sur cette terre depuis vingt-six ans.

Les yeux toujours détournés, elle déchiquetait les feuilles mortes de ses doigts nerveux.

— La plupart des hommes prennent au moins une femme. N’aimeriez-vous pas une maison remplie d’enfants ?

— Majesté, vous savez pourquoi je ne puis me marier.

— Oui ! Je sais pourquoi, répondit-elle. Mais ne me le direz-vous pas vous-même ? Est-ce parce que je vous ai chargé de trop lourdes responsabilités ?

— Vous connaissez la réponse à cela.

Il savait ce qu’elle voulait lui faire dire et voulait le dire de tout son cœur, mais sur sa tête le cobra étincelait et à son cou pendaient les cartouches royaux. Il ne pouvait séparer dans son esprit la reine de la femme.

Elle joignit les mains en un geste de supplication et se rapprocha de lui.

— Dites-le-moi. Et n’allez pas croire que j’ai cherché à vous soudoyer en vous offrant ce titre. Je vous connais suffisamment bien. Vous ne mentez jamais ni à vous-même ni à moi. Allons, dites-le-moi.

— C’est bien, dit-il, les genoux dans les mains, en laissant errer ses yeux sur les tours du temple qui se profilaient dans la lumière déclinante. Je vous aime. Non seulement en tant que reine, mais aussi en tant que femme. Vous le savez, mais vous m’avez forcé à le dire au mépris de mon orgueil, parce que vous êtes la reine et que je suis tenu de vous répondre. Cela est cruel de votre part.

Les mains crispées, elle contemplait son profil paisible.

— Ce n’est pas de la cruauté, répondit-elle. Je m’apprête à partir et j’ai peur. J’ai besoin de vos paroles, Senmout, pour me soutenir, pour qu’elles me réchauffent le cœur. En tant que reine, j’attends des hommages de vous, mais en tant que femme – elle posa une main sur son bras – faites-moi un présent, Senmout.

Il ne détachait plus son regard des murs du temple.

— Tout ce que vous voudrez, dit-il avec calme, mais sous ses doigts elle sentit ses muscles se crisper.

— Si j’ôte ma couronne, l’ankh à mon bras et le sceau de ma ceinture, et si je les dépose sur l’herbe, m’embrasserez-vous ?

Il la regarda et vit qu’elle ne jouait pas la comédie. Elle le dévisageait, les lèvres tremblantes et les yeux brillant de larmes. Incrédule et joyeux, il lui prit la tête dans ses mains et caressa ses joues soyeuses.

— Non ! murmura-t-il. Non ! Puissante reine, je vous embrasserai telle que vous êtes, ma reine divine, ma douleur, ma sœur.

Et, avec une infinie douceur, il posa ses lèvres sur les siennes et sentit ses bras lui entourer le cou, tandis que les derniers reflets du couchant désertaient les tours et que la nuit enveloppait la terre de son manteau.